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Une frontière entre pauvreté et persécutions

« L'urgence de la Seconde Guerre mondiale »

1 Pourquoi le va-et-vient d'hommes et de marchandises entre l'Italie et la Suisse fut plus intense que jamais durant la Seconde Guerre mondiale, malgré la surveillance plus étroite ?

2 Légendes des objets

Les contrebandiers portaient toujours un couteau roncola bien aiguisé à portée de main: ils pouvaient ainsi couper rapidement les sangles du sac et prendre la fuite lorsqu’ils étaient interceptés par les douaniers. Le sac et les chaussures étaient en jute et cousus avec une grosse aiguille.

3 La Suisse en difficulté

Durant la Seconde Guerre mondiale, la Suisse est un îlot neutre au milieu de la tempête. Importer de l'étranger devient alors difficile. Il faut donc élever le taux d'autosuffisance alimentaire en augmenter la surface cultivée. Afin de garantir une distribution équitable et ordonnée, le rationnement est introduit. À table, les aliments indigènes, comme la pomme de terre, prédominent, alors que ceux issus de l'importation, comme le riz, se font rares.

  • Labourage des pentes les plus accidentées à Capriasca. En arrière-plan, le Monte San Salvatore et Lugano
  • Les cartes et les fameuses « vignettes »
  • Le mot d'ordre est recycler
  • Avis publicitaires en période de rationnement
  • Récolte de pommes de terre pour la consommation personnelle à Rovio, 1939

4 Légendes des objets

  • Pendant la guerre, de nombreuses articles furent publiés pour enseigner aux ménagères comment profiter avec modération des aliments disponibles, comment les conserver, comment économiser du savon pour laver le linge et du combustible pour le chauffage, etc.
  • Carte de rationnement pour le mois de juillet 1941
  • Le contrôle sur le rationnement était effectué par les communes avec des cartes spéciales

Les conséquences de l'armistice : sauve qui peut !

Après la proclamation de l'armistice, le 8 septembre 1943, la Wehrmacht occupe l'Italie centrale et septentrionale. En l'absence d'ordres, l'armée italienne se disperse. De nombreux soldats réussissent dans un premier temps à rejoindre la Suisse, où ils tentent de se réfugier en tant que prisonniers de guerre, opposants politiques et Juifs. Mais la politique d'asile suisse est stricte : tous ne sont pas accueillis.

  • Soldats italiens amassés dans le centre sportif de la Via Comacini à Chiasso, au moment de plus forte affluence, le 17 septembre 1943
  • Traversée de la rivière Tresa. En arrière-plan, la ramina
  • Soldats italiens en déroute ayant rejoint la Suisse. En arrière-plan, la ramina et une guérite des gardes-frontière sans surveillance, 1943
  • Une douche complète comme mesure sanitaire préventive
  • Visite médicale

6 L'épopée du riz

Avec l'économie de guerre, la Suisse ne tolère plus la contrebande. Les mules sont désormais traquées sur les deux versants. Pourtant, dès l'été 1943, la contrebande reprend plus intensivement que jamais auparavant. Le sens de marche est cependant tout autre : on ne va plus de Suisse en Italie, mais d'Italie en Suisse. Les marchandises transportées sont également différentes. Les classiques café, tabac et sucre sont délaissés pour faire place à des biens plus variés et surtout au riz, en quantités énormes.

  • Pendant la guerre, les mules étaient également recherchées par les gardes-frontière suisses
  • Riz saisi par les gardes-frontière suisses sur le Monte Brè, 1946
  • Principales marchandises saisies par les gardes-frontière suisses, 1945 (en kilogrammes) - Riz / Farine / Beurre / Charcuterie / Fromage - Chaussures, semelles en caoutchouc, pneumatiques, chambres à air, chaussettes, laine, soie… - Source: Direction générale des douanes, Die Zollverwaltung während der Kriegsjahre 1939/1945, Berne, 1946, p. 178
  • Les biens exportés en Suisse sont variés. En image, des sachets de thé saisis en août 1944 dans le Val Poschiavo (GR)
  • Marchandise séquestrée

7 Le grand paradoxe

En Italie, des hommes, des femmes et même des enfants affamés se tournent vers la contrebande en direction de la Suisse. Ce n'est pas la demande de biens, surtout de riz, du côté suisse qui engendre la contrebande, mais l'énorme dépréciation de la lire italienne. Les mules sont payées en précieux francs suisses, qu'elles échangent contre des sommes élevées de lires en pleine inflation une fois rentrées en Italie. Le paradoxe est évident : l'Italie, affamée, fournit la Suisse, qui s'en sort pourtant bien mieux.

  • Mise en scène de l'arrestation d'une bande de contrebandiers
  • Types de contrebandiers. Pour des raisons de prévention sanitaire, le crâne des hommes arrêtés était complètement rasé
  • Les mules arrêtées étaient souvent affamées, sales et vêtues d'habits et de chaussures élimés
  • Couple de contrebandiers italiens escorté par un soldat. Les contrebandiers appréhendés étaient enfermés durant quelques jours dans des camps d'internement, puis raccompagnés à la frontière : une sanction plutôt légère

8 L'ingéniosité des contrebandiers

En novembre 1948, dans le lac de Lugano en face de Porto Ceresio (I), les gardes des finances italiens découvrent un sous-marin artisanal en bois recouvert de métal. Long de trois mètres, avec une charge maximale de 450 kg, le « sous-marin de poche du Ceresio » fonctionnait à pédales !

  • Porto Ceresio (I), 1948 (Archive de l'État du canton du Tessin, Ch. Schiefer)
  • Mécanisme interne à pédales servant à actionner l'hélice
  • Schéma de fonctionnement du «sous-marin de poche»
  • Porto Ceresio (I), 1948
  • Illustrazione ticinese, 27 novembre 1948

9 Légendes des objets

Sac

La bricolla est une sorte de sac en toile de jute dont la hauteur dépasse généralement la tête de la mule. Elle pesait entre 25 et 35 kg. Sa forme variait en fonction de la marchandise qu’elle contenait. Elle est le symbole par excellence de la contrebande.

Chaussures

Les peduli étaient des chaussures spéciales en toile de jute ou en reste de tissus résistants, cousues avec de la grosse ficelle. Elles servaient à limiter au maximum le tassement du terrain et, donc, à ne pas laisser de traces. Elles ne duraient que le temps d’un voyage et devaient ensuite être remplacées.

Serpette

La serpette est un couteau incurvé, utilisé pour différentes tâches par les paysans. Les mules en avaient toujours une à portée de main. En effet, elle servait à couper rapidement les bretelles de la bricolla afin de s’enfuir si gardes-frontière les repéraient.

Bâton

Le bâton servait d’appui aux contrebandiers pour marcher plus facilement sous le poids de la lourde bricolla qu’ils portaient sur leurs épaules. Il était généralement façonné avec la serpette, en taillant des branches de noisetier droites et robustes.

Marchandises

Le merci di gran lunga più contrabbandate erano il tabacco, il caffè e lo zucchero. Questi beni in Italia erano molto più cari perché sottoposti a monopolio o gravati di ingenti tributi. Les marchandises les plus traitées étaient le tabac, le café et le sucre. Ces biens étaient beaucoup plus chers en Italie, car ils étaient soumis à un monopole ou fortement taxés.

10 Légendes des objets

  • Les mules transportèrent d'énormes quantités de riz en Suisse. Mais la demande de pneus et de chambres à air était également forte. En effet, étant donné la pénurie cronique de carburant, le moyen de transport principal durant la guerre était la bicyclette, et le caoutchouc se raréfiait

11 Légendes des objets

  • Registre des contraventions douanières des gardes-frontière suisses, 1946
  • Ovidio Maggi, au centre, avec deux camarades
  • Faire-part de naissance de Nora, qu’Ovidio n’eut vraisemblablement jamais le temps de voir
  • Carte sur le lieu de l'assassinat d'un contrebandier par les gardes-frontière suisses dans les montagnes surplombant le Musée

12 Les épisodes de violence

Les « années du riz » sont émaillées de drames. Si les contrebandiers ne respectaient pas le rituel du « Halte, gardes-frontière suisse, mains en l'air! » et prenaient la fuite, les gardes devaient faire feu. Plusieurs dizaines de mules furent tuées ou blessées. Mais quelques gardes-frontière furent également abattus par les trafiquants.

  • La multiplication des épisodes de violence à la frontière avec l'Italie fait grand bruit et devient un sujet d'importance nationale
  • Conscients des dangers qu'ils affrontaient, les mules emportaient des images de saints
  • Le tribut des gardes-frontière durant leur combat face à la contrebande
  • La mule Rinaldo Fiumberti, abattu dans les montagnes au-dessus de Caprino alors qu'il tentait d'importer illégalement 40 kg de riz

13 Un drame familial

Ovidio et Nives sont camarades. Ils grandissent dans le même village, à Cabbio, dans le Valle di Muggio. À l'école, ils sont dans la même classe. Une photographie de 1921 les montres petites, dans les bras de leur mère, Ovidio à gauche et Nives à droite. Cet amour est-il déjà écrit ? Ils grandissent ensemble, se fiancent et convolent en justes noces en décembre 1944. Ovidio est garde-frontière, un métier difficile mais sûr. Le 22 octobre 1945, à l'hôpital de Mendrisio, Nives accouche de leur premier enfant. Le 31 octobre, Ovidio doit passer prendre Nives et la petite Nora à l'hôpital. Il échange alors son tour de garde avec un collègue et effectue le sien la veille au soir. À Vacallo, ce maudit 30 octobre où il n'aurait pas dû travailler, il tente de stopper des contrebandiers, qui lui tirent dessus avec leurs mitraillettes. Ovidio est transporté à l'hôpital de Mendrisio, où il décède le soir-même. Le lendemain, Nives et Nora quittent l'hôpital comme prévu. Elles prennent la route pour Cabbio en compagnie du médecin de la vallée : la voiture de Nives et de la petite Nora devant, le cortège funèbre d'Ovidio derrière.

  • Derrière au centre, Ovidio dans les bras de sa mère Maria, et à droite, Nives dans les bras de sa mère Maddalena, Cabbio, 1921
  • Nora (1945) et Nives (1919-2014) Maggi
  • Plaque commémorative du garde-frontière Ovidio Maggi à Vacallo (TI)
  • Ovidio Maggi, au centre, dans un moment d'insouciance avec deux camarades

14 Légendes des objets

  • Une ingénieuse bricolla pour le transport de salami
  • Gourde dans laquelle furent cachés 800 francs suisses, 1945
  • En période de guerre, il était interdit de s'approcher de la frontière